Elle étudie les usages numériques depuis plus de dix ans. Pour Fleed, elle revient sur un basculement qu'elle observe depuis peu : la sobriété numérique n'est plus seulement une question de santé mentale, elle devient un marqueur social à part entière.

Fleed : On entend beaucoup parler de "détox numérique". C'est un effet de mode ou une vraie tendance de fond ?

C'est une vraie tendance, mais elle ne touche pas tout le monde de la même façon. Ce qu'on observe, c'est que la capacité à se déconnecter devient presque un luxe : il faut avoir un métier qui le permet, un entourage qui ne vous sollicite pas en permanence, parfois les moyens de partir dans un lieu sans réseau. Ce n'est plus un choix universel.

Vous dites que ça devient un "marqueur social". C'est-à-dire ?

Il y a encore dix ans, montrer qu'on était hyperconnecté était plutôt valorisé : ça signalait qu'on était demandé, actif, indispensable. Aujourd'hui, c'est presque l'inverse dans certains milieux : dire qu'on a "lâché son téléphone" le week-end, qu'on lit un livre plutôt que de scroller, devient un signe de réussite et de maîtrise de sa vie. Le problème, c'est que ce nouveau modèle est aussi difficile d'accès que l'ancien.

Concrètement, qui peut se permettre cette sobriété et qui ne le peut pas ?

Les métiers où la disponibilité permanente est structurellement exigée — beaucoup d'emplois précaires, mais aussi certains postes à responsabilité — laissent très peu de marge. À l'inverse, ceux qui peuvent négocier leur rapport au travail ont plus de latitude pour se déconnecter. Ce n'est donc pas qu'une question de volonté individuelle, contrairement à ce que suggèrent beaucoup de contenus sur le sujet.

Qu'est-ce qui vous a le plus surprise dans vos dernières recherches ?

La vitesse à laquelle le discours s'est retourné. Il y a cinq ans, on culpabilisait plutôt les gens qui n'étaient pas assez connectés. Aujourd'hui, le curseur de la norme sociale s'est déplacé très vite vers l'autre extrême. Et ça, on ne l'avait pas vu venir aussi rapidement.